Le courrier de Benedetta

courrier Benedetta B                  Monsieur Viola,
celle qui vous écrit, pour des raisons professionnelles et personnelles, a toujours eu une relation particulière avec son foyer. Quarante ans de tournées théâtrales m’ont amenée dans des hôtels et résidences en France et dans le monde. J’ai donc vécu une bonne partie de ma vie dans des environnements peut être confortables, mais aussi plutôt impersonnels. Il me suffisait de sortir mes livres, quelque objets personnels, les vêtements de ma valise, et de les ranger autour de moi dans la chambre ou de l’appartement pour que cette chambre, ou cet appartement, devienne presque mécaniquement ma maison. J’ai passé tellement de temps au théâtre ou en tournage que je n’ai pas eu le temps de souffrir du manque d’identité de ces maisons. C’est pour cette raison que, à l’occasion de mon premier mariage, j’ai laissé la maison se meubler selon le goût de mon premier mari (goût partagé) et qu’à l’occasion du second mariage, je suis entrée dans un appartement déjà meublé jusqu’au moindre détail. Dans ce deuxième cas, mon rôle s’est limité à acheter un couvre-lit et à apporter un beau bureau ancien, cadeau de ma mère. Après tant d’années passées à vivre dans des environnements aménagés par d’autres et traversés sans émotions particulières, je ressens maintenant un inconfort subtil pour tout ce que je n’ai pas fait jusqu’à présent pour essayer de personnaliser et de vivre ma maison de manière plus intime. C’est pourquoi je vous écris pour vous demander conseil, pour recevoir une suggestion qui puisse changer mon absence de relation au foyer, ce mode de vie qui me semble de plus en plus inadéquat et qui au final ternit mon bonheur.
Merci de votre attention et cordiales salutations.

Benedetta de Rome

                  Chère Benedetta,
votre histoire est la preuve qu’on peut habiter sans construire et construire sans habiter. Les actions que vous accomplissez dans les chambres d’hôtel et chez vous sont comme celles du sage de cet ancien conte chinois. « Il était une fois un village où il n’avait pas plu depuis si longtemps. Les habitants, assoiffés et mourants, allèrent appeler le sage du village voisin, où les gens prospéraient et vivaient heureux, afin qu’il puisse faire pleuvoir chez eux. Ils auraient donné tout ce qui leur aurait été demandé. Mais le sage demanda seulement de pouvoir habiter une petite maison abandonnée à la périphérie de la ville. Le premier jour, rien ne se passa, le second n’apporta pas même une goutte de pluie mais au troisième une fine bruine puis d’abondantes chutes de pluies donnèrent vie aux champs et espoir aux hommes. Tout le monde alla joyeusement remercier le sage et lui demander comment il avait fait pour leur donner de la pluie. Et le sage, sur le seuil de sa modeste demeure, répondit : le premier jour, je me suis reposé parce que j’étais fatigué du voyage, puis le deuxième, j’ai nettoyé la maison que vous m’avez offerte et le troisième, j’ai enfin pu méditer. » Les actions du sage, comme les vôtres, impliquent une transformation plus ou moins directe de l’espace domestique. Ils exigent des opérations, des outils et des compétences pour le transformer. En ce sens, ces actions sont : construction et projet. La dernière action, celle de méditer, ne modifie pas l’espace, elle l’intègre sans le modifier. La méditation est une contraction du temps, comme un déjà-vu, comme s’égarer dans les yeux du bien-aimé, se perdre dans la création ou sur scène, habiter son personnage. Un accord parfait entre le monde et soi-même, l’être et le faire ne font qu’un. C’est ça Habiter ! La relation heureuse et équilibrée avec sa maison. La question à se poser serait plutôt la suivante : pourquoi ce Habiter/Construire aujourd’hui ne vous rend-il pas plus heureuse ? Si l’on exclut l’hypothèse de la recherche d’un troisième mari, peut-être qu’aujourd’hui votre désir d’Habiter commence-t-il à devenir plus puissant et à s’affranchir de celui de votre compagnon. Peut-être que ce désir exige un ailleurs, un espace où s’épanouir en toute liberté. Le moment de l’inversion est peut-être venu, afin que vous puissiez construire la maison pour accueillir l’autre. Commencez à chercher ce lieu, comme le disait Frank Lloyd Wright, le plus éloigné de la maison. Qu’il soit un vrai ailleurs qui ne soit pas en concurrence avec l’espace du quotidien. Recherchez ce lieu, en voyageant, regardant les annonces, rencontrant les propriétaires des lieux. Votre désir se construira et se manifestera au cours du voyage. Et quand il sera fort et puissant, il prendra racine. Vous n’aurez qu’à le suivre.

Avec affection et estime Augusto Antonio Viola

 

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